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Bulletin de recherche: Visualiser un mode de vie sain pour les femmes, Printempts 2005, volume 4, numéro 2 Un mode de vie sain et les femmes autochtones : La tension entre les preuves tangibles et la logique souple Madeleine
Dion Stout, Groupe de recherché sur la santé et la guérison
des femmes autochtones Deux exposés de fait définissent les femmes autochtones et le mode de vie sain ainsi : des preuves tangibles documentent notre piètre état de santé tandis que la logique souple nous présente comme les premières gardiennes de la santé. Pour comprendre cette tension, il faut connaître les disparités sur les plans sociaux et de la santé que nous vivons et une description des liens entre ces réalités et les politiques sur le mode de vie sain. Il faut mettre en balance les données démographiques importantes, les indicateurs biologiques, les enjeux comportementaux sur le mode de vie et les conditions sociales qui empirent la santé des femmes autochtones et l’ensemble de nos environnements, de notre désir et de notre potentiel de contribuer en tant que gardienne de la santé. En bout de ligne, «un mode de vie sain» pour les femmes autochtones dépend, en grande partie, de politiques significatives, appropriées et réceptives. Preuves tangibles : l’état de santé des femmes autochtonesEn 1996, il y avait environ 408 100 femmes autochtones au Canada sur une population autochtone totale de 799 000. De ce nombre, environ 66 p. 100 s’identifiaient comme des Indiennes de l’Amérique du Nord, 25 p. 100 comme des Métis, 5 p. 100 comme des Inuites et 3 p. 100 comme appartenant à plus d’un groupe. En termes absolus, l’Ontario et la Colombie-Britannique comptaient la plus grande population de femmes autochtones (soit 73 725 et 71 455 respectivement). Entre-temps, les femmes autochtones composaient la plus grande partie de la population générale de femmes dans trois territoires et deux provinces : le Nunavut (86 p. 100), les Territoires du Nord-Ouest (50 p. 100), le Yukon (22 p. 100), le Manitoba (12 p. 100) et la Saskatchewan (12 p. 100). La proportion d’Autochtones âgés de plus de 65 ans augmente trois fois plus vite que pour tout autre groupe d’âge. Il est également important de souligner que, en 1996, les femmes autochtones de plus de 65 ans représentaient plus de 54 p. 100 de toutes les personnes âgées autochtones, même si, proportionnellement aux jeunes, peu de femmes autochtones étaient des personnes âgées [1]. Selon des données récentes de l’Initiative sur la santé de la population canadienne (ISPC), les peuples autochtones représentent le groupe le moins en santé du Canada [2]. Toutefois, les femmes autochtones doivent composer de façon disproportionnée avec la maladie comparativement aux hommes autochtones et aux autres femmes canadiennes. Par exemple, le taux de diabète chez les hommes des Premières nations et les Inuits est trois fois plus élevé que celui des hommes canadiens. Pour les femmes des Premières nations et les Inuites, ce taux est cinq fois plus élevé que le taux pour toutes les femmes canadiennes [3]. Quarante pour cent des femmes autochtones sont atteintes de diabète gestationnel [4], comparativement à environ 4 p. 100 des femmes de la population générale. Selon une étude, le taux de diabète gestationnel augmente selon l’âge de la mère, de sorte qu’il y avait un taux de prévalence de 46,9 p. 100 chez les femmes de plus de 35 ans [5]. À la veille de la Journée internationale de la femme, cette année, le Réseau canadien autochtone du sida a émis un communiqué de presse faisant état de statistiques très mornes sur les femmes autochtones ainsi que sur le VIH et le sida : [TRADUCTION] Au Canada, on note une surreprésentation importante des peuples autochtones pour ce qui est des cas d’infection au VIH/sida, alors que l’on a assisté à une augmentation d’environ 91 p. 100 des cas d’infection au VIH (de 1 430 à 2 740) au cours de la période de trois ans entre 1996 et 1999. Il y a trois fois plus de cas de sida chez les femmes autochtones que chez les femmes non autochtones (23,1 p. 100 en comparaison de 8,2 p. 100). On estime que divers enjeux sociaux, économiques et comportementaux influent sur ce problème de santé. De plus, les femmes autochtones peuvent être confrontées à trois formes de marginalisation : en fonction du sexe, de la race et de la situation relativement au VIH. Alors que l’usage des drogues par injection est responsable des deux-tiers des nouvelles infections au VIH dans la population autochtone, les femmes autochtones doivent faire face à d’autres défis. Les chiffres sur le sida révèlent que l’usage de drogues par injection est un facteur de risque six fois plus courants chez les femmes autochtones que chez leurs homologues (35,9 p. 100 en comparaison de 6,3 p. 100) [6]. Sur le plan de la reproduction, 55 p. 100 des mères autochtones ont moins de 25 ans, et 9 p. 100 moins de 18 ans. Parmi les mères non autochtones, environ 28 p. 100 ont moins de 25 ans et seulement 1 p. 100 ont moins de 18 ans [7]. Compte tenu de la jeunesse relative des femmes autochtones, elles ont un taux de fertilité plus élevé que les femmes non autochtones, ainsi qu’une plus grande famille [8] . Selon les rapports sur l’Initiative sur la santé de la population canadienne, «[…] les taux de chlamydia sont plus élevés au Nunavut que pour les Premières nations dans les réserves et la prévalence dans ces deux groupes est six fois supérieure à la prévalence dans l’ensemble des Canadiens.» En outre, il y a un plus grand nombre de décès du cancer du col de l’utérus chez les femmes autochtones que chez les femmes non autochtones, alors que le taux de mortalité chez les femmes des Premières nations de la Colombie-Britannique est six fois plus élevé que celui des autres femmes de la province [9]. De même, le taux de cancer du col de l’utérus chez les Inuites du Nunavik est trois fois plus élevé que celui de la population en général [10]. De toute évidence, les femmes autochtones ont de graves problèmes de santé en matière de sexualité et de reproduction. De plus, nos défis en matière de santé sont particulièrement pertinents aux discussions de la Stratégie canadienne intégrée en matière de modes de vie sains. Par exemple, les femmes autochtones présentent un risque beaucoup plus élevé de souffrir d’obésité. Selon une étude réalisée dans le Nord de l’Ontario en 1999, 60 p. 100 des femmes adultes des Premières nations étaient considérées comme obèses. Une étude portant sur les adultes cris et ojibwa du Nord du Canada a révélé qu’une forte proportion d’individus de tous âges avec un excédent de poids, indépendamment du sexe, et que près de 90 p. 100 des femmes âgées entre 45 et 54 ans avaient un indice de masse corporelle (IMC) d’au moins 26. Selon Santé Canada, un ICM qui se situe entre 25 et 27 peut entraîner des problèmes de santé chez certaines personnes. Les femmes des Premières nations et les Inuites du Labrador sont plus susceptibles de déclarer des maladies chroniques comme l’arthrite, l’hypertension et les problèmes cardiaques. Les femmes des Premières nations se caractérisent par un taux de décès imputé aux cardiopathies ischémiques et aux accidents cardiovasculaires qui est beaucoup plus élevé que celui de la population féminine canadienne [11]. À tous les points de vue, la plupart des femmes autochtones ont vécu de la violence familiale [12]. Selon l’ISPC, les femmes inuites sont particulièrement touchées par les dangers environnementaux : En 2003, les mères inuites affichaient des degrés d’oxychlordane et de pesticides trans-nonachlores 6 à 12 fois supérieurs à ceux des personnes de race blanche, des Dénés (Premières nations), des Métis ou d’autres groupes ethniques. Les mères inuites ont des niveaux supérieurs de mercure dans le sang par rapport à d’autres groupes ethniques. Les mères inuites ont des niveaux supérieurs de dyphényle polychloré à ceux des mères de race blanche, des Dénés (Premières nations) et des Métis [13] . Les blessures, l’empoisonnement et le suicide font beaucoup de victimes dans les collectivités autochtones. Le rapport du Comité consultatif sur la prévention du suicide [14] a révélé que le taux de suicide chez les Premières nations diffère selon le sexe, et que les jeunes hommes se suicident plus souvent que les jeunes femmes, mais le risque de suicide des jeunes femmes autochtones est huit fois plus élevé que celui de leurs consœurs non autochtones. Une étude de la situation sociale fait ressortir de façon plus accentuée les multiples fardeaux pour la santé qui sont imposés aux femmes autochtones. Dans un rapport rédigé par un groupe de réflexion international sur le thème «R éduire des disparités sur le plan de la santé et promouvoir l’égalité pour les populations vulnérables», tenu en septembre 2003, M me Naomi Adelson a fait part que les femmes autochtones étaient particulièrement désavantagées, car : L a subordination des Autochtones, un effet du colonialisme, a eu pour conséquence de mettre les femmes autochtones en péril de multiples façons, confrontées à la discrimination personnelle et institutionnelle, en position d’infériorité en raison de la race, du sexe et de la classe sociale . [15] En 1996, alors que les femmes autochtones ont moins bien réussi au chapitre de la performance scolaire comparativement aux femmes non autochtones, elles étaient un peu plus susceptibles d’avoir un diplôme universitaire que les hommes autochtones, dont 3 p. 100 ont terminé l’université. De plus, les femmes autochtones étaient moins susceptibles de travailler, encore moins à temps plein, que les hommes autochtones. De façon remarquable, elles étaient deux fois plus susceptibles d’occuper des postes peu rémunérés que les hommes autochtones, et presque deux fois plus susceptibles, que les hommes autochtones, d’occuper un poste de professionnels : 22 p. 100 en comparaison de 12 p. 100 [16]. Statistique Canada a signalé que les femmes autochtones sont moins susceptibles que les femmes non autochtones de vivre dans une famille composée du conjoint et de la conjointe, et deux fois plus susceptibles de vivre dans une relation de fait, et qu’elles sont beaucoup plus susceptibles d’être chefs de famille monoparentale. En 1996, seulement 3 p. 100 des hommes autochtones étaient chefs de famille monoparentale. La violence est particulièrement un problème pour les femmes autochtones. Par exemple, une initiative au sujet des femmes portées disparues, la Campagne sœurs d’esprit, a été lancée le 22 mars 2004 dans le but suivant : [TRADUCTION] «[…] attirer l’attention sur la tragédie des 500 femmes autochtones portées disparues au Canada et sur le fait que l’on connaît très peu de choses à ce sujet. [TRADUCTION] En Colombie-Britannique, plus de 32 femmes ont été portées disparues le long de l’Autoroute des Pleurs entre Prince Rupert et Prince George. Au cours des 20 dernières années, environ 500 femmes autochtones sont disparues des collectivités partout au Canada. Et pourtant le gouvernement, les médias et la société canadienne continuent de garder le silence. À Vancouver, plus de 50 femmes sont disparues du quartier Downtown Eastside. De ce nombre, 60 p.100 étaient autochtones, surtout des jeunes. Il s’agit de femmes pauvres impliquées dans le commerce du sexe. Elles étaient aux prises avec les drogues et l’alcool. Certaines souffraient du syndrome d’alcoolisme fœtal, et plusieurs furent victimes d’agressions sexuelles alors qu’elles étaient enfants. Chacune a grandi dans un foyer d’accueil. En d’autres mots, leur vie portait toutes les marques de la violence du colonialisme.» [17] Les femmes autochtones réagissent avec colère à propos de la politique de la justice au Canada ou, plus exactement, du manque de justice dans la politique. De même, dans un document publié récemment par l’Organisation nationale de la santé autochtone (ONSA), cette dernière critique les politiques actuelles qui mettent l’accent sur la modification des comportements du mode de vie des gens au lieu de composer avec des relations de pouvoir déterminées historiquement qui ont nui à la santé du peuple autochtone. Une grande quantité d’études ont révélé que l’obésité, le tabagisme et l’inactivité physique avaient des répercussions moins importantes sur l’état de santé que le revenu et l’éducation [18]. Logique souple : Femmes autochtones en tant que gardiennes de la santéLes femmes autochtones sont des joueuses importantes dans le développement de la santé de nos collectivités, qu’il s’agisse de prendre soin des familles, d’assurer le maintien de la culture, de réaliser de la recherche ou d’assurer des rôles de leadership, et cela, malgré un état de santé moindre. Les femmes autochtones ont une vison holistique de la santé et perçoivent les conditions sociales et culturelles comme des éléments intégrants de la santé de nos collectivités. Par exemple, la naissance dans le Nord et les services de sage-femme dans les collectivités inuites vont de pairs et sont des éléments centraux du fait que les femmes travaillent en vue de garder la culture vivante et en santé. Comme nous l’avons suggéré précédemment, il y a un lien entre la mauvaise santé des femmes autochtones et le rôle qu’elles jouent sur le plan de la gestion de la santé dans les collectivités autochtones. Pourtant, seule la logique souple tente de trouver ce lien et les résultats immédiats et intermédiaires pour la santé qui en découlent. Il importe d’amener des données probantes pour les raisons suivantes. Tout d’abord, les données permettent de reconnaître un différent contexte pour les politiques relatives à un mode de vie sain où les femmes autochtones sont visées, compte tenu de leur mauvaise santé et des déterminants de la santé souvent mortels qui ont des répercussions sur celles-ci. Ensuite, elles réorientent les politiques relatives à un mode de vie sain, tout en mettant l’accent sur les réalités positives de la lutte des femmes autochtones pour l’amélioration de la santé. De plus en plus, nous déterminons l’intervention humaine, le pragmatisme et la résilience, qui sont des forces importantes du processus. Nous voulons également rétablir nos efforts auprès des hommes autochtones pour le bien des familles de nos collectivités. Enfin, elles permettent d’orienter les politiques sur les femmes autochtones en tant que soignantes des familles, gardiennes de la culture, chercheuses et chefs de file, et elles reconnaissent les facteurs fluides et complexes qui affectent notre santé et qui déterminent notre capacité à accepter et à poursuivre avec force l’amélioration de la santé de la collectivité et le maintien des rôles traditionnels. Comme le Bureau pour la santé des femmes l’a précisé : « Même si les femmes autochtones jouent un rôle essentiel sur le plan de la santé de leur collectivité, et ce souvent en dépit de mauvaises conditions sociales et économiques, leur propre état de santé est moindre que celui des femmes de la population canadienne en général [19] ». Par conséquent, en tant que stratégie, le mode de vie sain doit tenir compte des points suivants afin de devenir significatif, approprié et réceptif aux femmes autochtones : la cause profonde de l’obésité, l’inactivité physique et la mauvaise alimentation chez les femmes autochtones transcendent les politiques et les actions qui sont souvent fracturées et exclusives à la santé. Comme les programmes de guérison et de bien-être ont leur place à court terme, ce sont les réformes économiques et sociales qui apporteront un changement durable. Par-dessus tout, le mode de vie sain doit tenir compte de l’aspect mental, émotionnel, physique et spirituel, il doit être fondé sur une culture et des traditions et être souple afin de répondre aux besoins et aux priorités des collectivités. Il faut procéder à une analyse en fonction du sexe et en tenant compte des Autochtones. De plus, une stratégie de modes de vie sains doit prendre en compte les effets nets du colonialisme et de la discrimination, si elle veut être pertinente pour les femmes autochtones. Enfin, nous devons envisager un «mode de vie sain» à la lumière du contexte de la vie des femmes autochtones ainsi que de leurs aspirations culturelles, socio-économiques et politiques. NOTES [1] Statistique Canada, Femmes au Canada 2000 : rapport statistique fondé sur le sexe, Ottawa, le ministère, 2000 . [2] Initiative sur la santé de la population canadienne, Améliorer la santé des Canadiens, Ottawa, Institut canadien d’information sur la santé, 2004. Site Web : www.cihi.ca . [4] Comité de direction, Enquêtes régionales sur la santé par les Premières nations et les Inuits, Enquête régionale longitudinale sur la santé des Premières nations, Saint-Régis, Québec, territoire Mohawk Akwasasne, 1999. Rapport national. [4] Santé Canada, Le diabète dans les populations autochtones (Premières nations, Inuits, Métis) du Canada : Les faits, Ottawa, Santé Canada, Direction générale de la santé et des Premières Nations et des Inuits, 2000. [5] Harris et coll., «The epidemiology of diabetes of pregnant native Canadians», dans Diabetes Care, vol. 20, n o 9, 1997, p. 1422-1425 . [6] Réseau canadien autochtone du sida, Aboriginal Women Continue to Face Major Challenges as International Women’s Day Approaches, Communiqué de presse du 5 mars 2004 . [7] Santé Canada, Faits et questions : La santé des femmes autochtones, 2000. Site Web : http://www.hc-sc.gc.ca/français/femmes/faits/faits_autochtones.htm . [9] O. Botwinick, «Gynecological Health Care», dans Primary Care of Native American Patients, J. M. Galloway, B. W. Goldberg et coll. (éd.), Woburn, Butterworth Heinemann, 1999. [10] S. Hodgins, Health and what affects it in Nunavik: how is the situation changing? , Régie régionale de la santé et des services sociaux, Kuujuaq, Québec, 1997. [11] M. Dion Stout, G. Kipling et R. Stout, Santé des femmes autochtones : projet de synthèse des recherches, Winnipeg, Centre d’excellence pour la santé des femmes, 2001. [12] Association des infirmières et infirmiers autochtones du Canada et Gendarmerie royale du Canada, La violence familiale dans les collectivités autochtones : Examen des faits, 2001. P. Lane, J. Bopp et M. Bopp, La violence familiale chez les autochtones au Canada, Fondation autochtone de guérison, 2003 . [13] Initiative sur la santé de la population canadienne, 2004. [14] Rapport du Comité consultatif sur la prévention du suicide, Agir selon ce que nous savons : La prévention du suicide chez les jeunes des Premières nations, 2001. [15] N. Adelson, Réduire les disparités sur le plan de la santé et promouvoir l’égalité pour les populations vulnérables, Les Populations autochtones du Canada : Document de synthèse. Réduire les disparités sur le plan de la santé et promouvoir l’égalité pour les populations vulnérables : Conférence de réflexion internationale, 2003. [16] Statistique Canada, 2000. [17] Signalé par le Status of Women Action Group in Victoria, C-B, dans une affiche sur la Aboriginal Women’s Health List, awhrig-l@list.web.net, le 7 mars 2004. [18] Organisation nationale de la santé autochtone, Analysis of Aboriginal Health Careers: Education and Training Opportunities, 2003 2. [19] Santé Canada, Bureau pour la santé des femmes, « Les femmes autochtones et les collectivités saines», Bulletin de recherche sur les politiques de santé, 2003, p. 23-26 .
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