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Bulletin de recherche: Rapports sociaux entre les sexes et VIH/sida : passons aux actes, Automne 2006, volume 5, numéro 2

Un autre scénario en matière de risque : les rapports sociaux entre les sexes, l'allaitement maternel et l'élargissement du débat sur la survie infantile

Penny Van Esterik, département d'anthropologie, Université York

Stephen Lewis a qualifié l'allaitement maternel d'« insoutenable dimension de la transmission du VIH [1]  », paroles qui ont en partie servi d'inspiration à l'organisation d'une conférence à l'Université York, en mai 2006, intitulée «  Gender, Child Survival, and HIV/AIDS: From Evidence to Policy ». Le problème de la transmission du VIH par le lait maternel présente des difficultés sur les plans politique, conceptuel, pratique et scientifique, notamment parce qu'il n'existe aucun consensus sur les conseils à donner aux mères séropositives pour le VIH sur la façon d'alimenter leurs nouveau-nés. S'il est techniquement possible que le lait maternel soit un vecteur de transmission du VIH, les mécanismes exacts de cette transmission demeurent nébuleux. Pendant que progresse la recherche médicale sur ces mécanismes [2], les interventions visant à faire adopter une alimentation de remplacement exclusive afin de prévenir la transmission du VIH entraînent des effets néfastes sur les programmes d'alimentation infantile dans de nombreuses régions du monde [3]. Et, malheureusement, la recherche correspondante sur le sida et les différences entre les sexes est moins avancée et moins bien intégrée dans les discussions plus larges sur la survie infantile.

La transmission du VIH par le lait maternel n'est qu'une petite partie du problème auquel font face les femmes atteintes du VIH [4]. Les femmes sont souvent diagnostiquées lorsque la maladie est à un stade plus avancé (ce qui entraîne des charges virales plus élevées lors du diagnostic) et ont un accès limité aux soins et aux médicaments. Dans la plupart des cas, ce sont elles qui administrent les soins aux membres de leur famille atteints du VIH; elles sont aussi plus susceptibles d'être victimes de mauvais traitements et de violence. Étant donné que les inégalités entre les sexes sont la cause de la marginalisation des femmes vivant avec le VIH, les discussions sur la survie infantile et l'alimentation des nouveau-nés doivent tenir compte du contexte dans lequel vivent les femmes, marqué par la pauvreté ainsi qu'un accès limité aux traitements, aux médicaments et aux soins médicaux. On doit aussi tenir compte du fait que les initiatives en matière de soins entreprises jusqu'ici visaient surtout à prévenir la transmission du VIH aux nouveau-nés et pas suffisamment à améliorer globalement la santé des femmes et de leurs enfants [5].

Les programmes de recherche ne se sont intéressés aux femmes que de façon superficielle. Les recherches abordant la situation des femmes ont souvent porté sur les travailleuses du sexe, sans tenir compte du fait que, dans bien des cas, ces travailleuses sont aussi des mères. Lorsque la recherche s'est penchée sur les mères, les traitements qui leur étaient administrés ne visaient qu'à prévenir la transmission du virus à l'enfant. Bien souvent, les femmes, les mères et les enfants ne sont pas pris en compte dans le cadre d'études portant sur les « groupes à risque » tels que les hommes gais ou les utilisateurs de drogues injectables. Lorsque les « comportements à risque » sont devenus le nouveau paradigme, les mères allaitant leurs enfants ont eu de la difficulté à trouver leur place à l'intérieur d'un modèle axé sur la sexualité plutôt que sur la maternité.

Chaque changement de cadre d'analyse a donné lieu à de nouvelles façons de comprendre la maladie, sa transmission et les possibilités en matière de traitement. Quand le sperme et le sang étaient le centre d'attention, nous avons beaucoup appris des groupes mis sur pied par les hommes gais et des groupes de soutien aux personnes hémophiles. Or, lorsqu'on part du lait maternel comme fluide contaminant, d'autres interrogations surgissent et les questions changent. Par exemple, pourquoi l'allaitement exclusif a-t-il été passé sous silence à titre d'intervention possible, alors que des avantages de survie à long terme pour les enfants lui sont associés ? Quels nouveaux processus pourraient être mieux compris en examinant les femmes qui allaitent leurs enfants dans le contexte du VIH/sida et en consultant les groupes de soutien à l'allaitement maternel ? Et comment les groupes qui viennent en aide aux mères qui allaitent peuvent-ils apporter un meilleur soutien en matière de recherche et de politiques aux groupes de lutte contre le sida ?

En focalisant sur les femmes et les enfants, et sur le lait maternel plutôt que le sperme et le sang, il devrait être possible de sortir du discours axé sur le blâme et la moralité qui accompagne souvent les discussions sur l'homosexualité, la consommation de drogues et le travail du sexe. Cela devrait être possible. Et pourtant, les femmes sont toujours blâmées lorsqu'elles jouent le rôle de mères et d'épouses qui a été dévolu à leur sexe, si cela entraîne l'infection d'un enfant. Comment faire pour attirer l'attention sur les femmes sans définir les mères comme un « groupe à risque », ni considérer la maternité et l'allaitement naturel comme des « comportements à risque » ?

Ce sujet n'a pas fait l'objet de beaucoup d'analyses, parce que le scénario associé au sida est centré sur les fameux « comportements à risque » et non sur les femmes qui allaitent leurs enfants. De toute évidence, nous devons élaborer de nouveaux scénarios afin de combler les fossés qui séparent les groupes de lutte contre le VIH/sida, les groupes de femmes, les groupes axés sur la survie des enfants et les groupes de défense de l'allaitement maternel. Nous devons aussi nous concentrer sur les points d'intersection de nos diverses préoccupations, comme les soins, les conflits d'intérêt, les inégalités entre les sexes et la violence.

La conférence a examiné sur ces nouveaux scénarios. Des détails seront fournis dans un rapport et un cédérom préparés par l'un des coparrains de la conférence, la World Alliance for Breastfeeding Action (WABA). À la suite de la conférence, une déclaration conjointe a été élaborée et distribuée lors du Congrès international sur le sida qui a eu lieu à Toronto, en août 2006, afin d'obtenir l'appui des participants et participantes. Cette déclaration est également affichée sur les sites Web de la WABA et du Réseau pancanadien sur la santé des femmes et le milieu (RPSFM) [6].




NOTES

[1] Greiner, T. (dir.), (2003). HIV and Infant Feeding: A Report of a WABA/UNICEF Colloquium, Penang (Malaisie) WABA, p. 17.

[2] McIntyre, J. (2003). « Mothers infected with HIV », British Medical Bulletin, vol. 67, p. 127-135.

[3] Koniz-Booher, P., B. Burkhalter et autres (dir.), (2004). HIV and Infant Feeding: A Compilation of Programmatic Evidence, Bethesda (MD), UNICEF et US Agency for International Development.

[4] Cook, R.J. et B.M. Dickens (2002). « Human rights and HIV-positive women », International Journal of Gynecology and Obstetrics , vol. 77, p. 55-63.

[5] Stillwaggon, E. (2006). AIDS and the Ecology of Poverty, New York, Oxford University Press.

[6] Voir www.waba.org.my/hiv/conference2006.htm ou www.yorku.ca/nnewh.

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