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Bulletin de recherche: Rapports sociaux entre les sexes et VIH/sida : passons aux actes, Automne 2006, volume 5, numéro 2

Vulnérabilité des Manitobaines au VIH : le rôle de la violence sexuelle et de l'isolement

Iris McKeown, J.A. Hildes Northern Medical Unit; Sharon Reid, Social Planning Council of Winnipeg; Pam Orr, Health Sciences Centre, Winnipeg; Shelley Turner, Winnipeg Regional Health Authority

Si les liens entre les inégalités sociales et les taux d'infection au VIH sont bien documentés [1], peu de programmes de prévention sont conçus dans une optique de changement à l'échelle sociétale [2]. Toutefois, une étude réalisée récemment au Manitoba a mis en évidence la nécessité d'élaborer des politiques et des programmes visant à atténuer les inégalités sociales dans le but de réduire l'incidence du VIH chez les femmes.

Au Canada, le fossé qui existe entre les connaissances et les programmes est particulièrement apparent à la lumière de l'incidence croissante des infections au VIH chez les femmes des communautés autochtones [3]. Ainsi, la proportion de femmes autochtones disant avoir contracté le sida en raison de l'usage de drogues injectables a augmenté de façon spectaculaire, passant de 2 % avant 1991 à presque 67 % en 1998-2003 [4].

Notre étude qualitative a permis de documenter la relation entre la violence, les comportements à risque et l'exposition au VIH, autant d'aspects ayant une forte corrélation avec les conditions économiques [5-6]. Nous avons interviewé 20 femmes vivant avec le VIH/sida au Manitoba, dont l'âge variait de 22 à 48 ans [7]. Dix-huit d'entre elles étaient autochtones et avaient grandi dans des réserves de la province. La majorité des femmes interviewées ont déclaré que la consommation de drogues injectables était probablement la cause de leur infection au VIH, tandis qu'un petit nombre d'entre elles ont rapporté avoir contracté le VIH lors de relations sexuelles non protégées.

L'étude a permis de constater une similitude frappante entre les histoires rapportées par les femmes : l'inexistence de réseaux sociaux propices à l'adoption de stratégies saines permettant de mieux composer avec les difficultés de la vie était une constante pour la majorité des participantes. Les femmes ont fait état d'expériences marquées par l'isolement social et affectif, tant dans l'enfance qu'à l'âge adulte. L'ensemble des répondantes ont dit s'être senties isolées et en état de danger à la maison lorsqu'elles étaient enfants en raison d'agressions sexuelles, de violence conjugale, de négligence et de violence affective. Cet isolement et cette victimisation se sont poursuivis à l'âge adulte, où les femmes ont eu des relations avec des partenaires violents et subi des agressions physiques et sexuelles.

Un certain nombre de femmes ont affirmé avoir consommé de l'alcool et/ou des drogues à un très jeune âge afin de mieux affronter leur situation familiale perturbée. La majorité d'entre elles ont indiqué que leur consommation d'alcool et de drogues injectables leur permettait de composer avec les séquelles de violences passées, facteur qui a contribué à les placer en état de vulnérabilité face au VIH.

La majorité des participantes ont rapporté s'être enfuies de la maison familiale ou de leur famille d'accueil lorsqu'elles étaient enfants pour se soustraire aux violences qu'elles y subissaient. Le fait de quitter le foyer à un jeune âge (12 ans en moyenne) a entraîné une interruption des études et, vu l'âge des jeunes filles, des ressources économiques limitées. Par conséquent, bon nombre de ces femmes se sont tournées vers le travail du sexe afin d'avoir un revenu, ce qui a accru leur vulnérabilité au VIH. Voici le témoignage de l'une des participantes :

J'étais toujours fauchée. Je n'avais jamais les moyens de me payer de la nourriture, des cigarettes ni quoi que ce soit d'autre. Je suis arrivée à un point où je faisais du pouce pour aller chercher ma drogue. N'importe qui pouvait alors me promettre de l'argent si je faisais telle ou telle chose pour eux, et un jour j'ai accepté. La première fois, je me suis enfuie en pleurant.

Même si toutes les répondantes ont rapporté avoir la capacité et le pouvoir d'exiger de leurs clients le port du condom dans le cadre de leur travail, l'utilisation de ce préservatif s'est avéré sporadique. En réalité, la situation économique indigente et la consommation de drogues des femmes limitaient leur capacité d'insister pour que leurs clients utilisent le condom. En d'autres mots, ces femmes s'adonnaient à des comportements à risque, mais pas entièrement par choix.

Les entrevues ont confirmé que les messages de prévention sur le VIH ne rejoignaient pas ces femmes. Comme l'a affirmé Waterston, les stratégies de prévention n'auront aucun résultat si elles partent de l'hypothèse que toutes les femmes choisissent d'adopter de tels comportements à risque [8]. Présentement, ces stratégies sont surtout de nature éducative et passent par des campagnes publiques de sensibilisation qui font la promotion des pratiques sexuelles à moindres risques comme le port du condom, mais omettent de se pencher sur les forces sociales qui sous-tendent l'adoption, par les femmes, de comportements qui accroissent leur risque de contracter le VIH [8]. Les résultats de notre étude suggèrent qu'une reconnaissance des impacts de la violence, de la pauvreté et de l'isolement chez les femmes pourrait aider les décideurs à mettre au point des stratégies de prévention efficaces.

L'orientation des politiques

Une interaction complexe d'événements et de situations ont influé sur les décisions prises par les femmes interviewées dans le cadre de notre étude. Nous savons que les stratégies de prévention visant ce type de sous-population demeureront inefficaces en l'absence d'une compréhension de la position des femmes dans la société et d'une reconnaissance de l'impact qu'ont sur les femmes des expériences comme la violence, la pauvreté et l'isolement au cours de leur vie.

Les programmes et les stratégies de prévention doivent être adaptés aux spécificités culturelles et tenir compte des caractéristiques particulières des communautés autochtones. Une utilisation nouvelle et réfléchie des expériences et des connaissances des femmes séropositives pour le VIH permettra sans doute d'élaborer des plans d'action appropriés. La recherche fait ressortir non seulement l'importance de modifier les programmes existants de prévention et d'intervention sur le VIH/sida en tenant compte des expériences des femmes, mais aussi la nécessité de prendre en considération les déterminants fondamentaux de la vulnérabilité de certaines femmes à la pauvreté, à la violence et à l'isolement social, autant de facteurs qui entraînent pour ces femmes un risque accru d'infection au VIH [9].

Le texte complet du rapport, intitulé Sexual Violence and Dislocation as Social Risk Factors Involved in the Acquisition of HIV among Women in Manitoba, se trouve au www.pwhce.ca/publications_browse_subject.htm#violence .




NOTES

[1] Gillis, L. (1999). Women and HIV prevention: Review of the research and literature, Toronto, Community Research Initiative of Toronto.

[2] Par exemple, Royce, R., A. Sena, W. Cates et autres (1997). « Sexual transmission of HIV », New England Journal of Medicine , vol. 336, n o 15, p. 1072-1078; Barnett, T. et R. Grellier (1996). « Cultural influence on society vulnerability », dans Mann, J.M. et D. Tarantola (dir.), Aids in the World II: Global Dimensions, Social Roots and Responses , New York, Oxford, p. 444-446; Jackson, L., A. Highcrest et R. Coates (1992). « Varied potential risks of HIV among prostitutes », Social Science and Medicine, vol. 35, n o 3, p. 281-286.

[3] Agence de santé publique du Canada (décembre 2004). « Comprendre l'épidémie du VIH/sida chez les Autochtones du Canada : Un coup d'oil sur la communauté », dans Notes épidémiologiques sur le VIH/sida, Ottawa, ASPC. www.phac-aspc.gc.ca/publicat/epiu-aepi/epi-note/index_f.html.

[4] Agence de santé publique du Canada (mai 2004). Actualités en épidémiologie sur le VIH/sida, Ottawa, ASPC.

[5] Zieler, S., B. Witbeck et K. Mayer (1997). « Sexual violence against women living with or at risk for HIV infection », American Journal of Preventative Medicine , vol. 12, n o 5, p. 304-310; Thurston, W.E. (1998). « Violence and HIV/AIDS prevention in women: Risk factor or environment? », exposé présenté dans le cadre de la conférence Women, Children and Youth: HIV/AIDS, Vancouver, C.-B.

[6] Sowell, R., B. Seals et autres (1999). « Experiences of violence in HIV seropositive women in the south-eastern United States of America », Journal of Advanced Nursing, vol. 30, n o 3, p. 606-615.

[7] Le Conseil de l'éthique dans la recherche en santé de la University of Manitoba a appouvé les outils de recherche employés, soit les affiches, les formulaires de consentement et les questions d'entrevue.

[8] Waterston, A. (1997). « Anthropological research and the politics of HIV prevention: Towards a critique of policy and priorities in the age of AIDS », Social Science and Medicine, vol. 44, n o  9), p. 1381-1391.

[9] Ce projet a été financé par le Centre d'excellence pour la santé des femmes - région des Prairies.

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